Shetland #02 | Vendredi 26 avril 2024

Lerwick — Saint-Ninian — Scalloway — Papil — Twatt — Bridge of Walls — Sandness — Gruting — Westerwick — Giltarump — Lerwick

Carnet du voyage aux Shetlands de S et N

Fin avril, le solstice d’été n’est plus très loin et les journées sont déjà appréciablement longues. Bien agréable pour profiter des longues soirées et pouvoir étirer les après-midis, mais pour le lever de soleil, pas question de trainer dans son lit. Être debout à cinq heures permet de profiter de la douce lumière du début du jour et du réveil progressif de la ville et de ses habitants. Les trottoirs d’ardoises brillent de la bruine d’hier soir, de la rosée du matin et de l’humidité apportée par la mer, surface idéale pour refléter les couleurs chaudes qui se posent doucement sur les maisons, les rues, les bateaux et les très rares arbres protégés par les murs de la ville comme par des remparts. Encore personne dans les rues, une agréable impression de moment unique et privilégié, de découvrir une ville déserte, désertée, qui va lentement lever un rideau de fer par ici et ouvrir une fenêtre par-là. Prise au dépourvu et pas encore apprêtée, elle montre son vrai visage, pas celui qu’elle va trop vite se construire pour le public. Déjà le ciel vire au grand bleu, comme prévu par la météo. Les fins nuages qui se fardaient de rose et d’orangé en admirant leur reflet dans l’eau calme du port et de la baie se sont éloignés jusqu’à quitter la scène en laissant place à une lumière plus dure et plus impersonnelle qui défie les statistiques météo dont le menu ordinaire et basé sur le gris, le couvert, les nuages, la pluie et le vent.

Toujours question menu, celui du petit déjeuner proposé dans les cafés du centre de Lerwick est copieux, alléchant et pas du tout continental. Œufs, bacon, saucisses, haricots et toasts forment la base, une base solide sur laquelle on a ensuite le loisir de construire toute sorte de fantaisies, dont le fameux black pudding, cousin du boudin noir dont le plus réputé serait (selon certaines papilles ;)), celui de Stornaway, sur Lewis et Harris. Ensuite reste la possibilité d’ajouter des champignons, des tomates, galettes de pommes de terre, scones, et compagnie, ce qui se rapprocherait vaguement des simplistes tartines du continent. Pour le café, la distance avec l’espresso italien se mesure rapidement au volume du breuvage servi, plutôt dans un mug bien rempli que dans un dé à coudre en porcelaine. Dans cette partie du monde, le matin c’est copieux et ça vous met en forme pour partir en balade quel que soit le temps ou presque.

Saint-Ninian est située au sud-ouest de l’île principale. C’est une île, elle aussi, ou presqu’île en fonction des tempêtes, des courants, des marées, des vagues et des vents qui déplacent le sable, les cailloux, coquillages et autres sédiments qui formeront ou effaceront le tombolo reliant Saint-Ninian à l’île principale. Plus rarement Saint-Ninian est île, surtout lors des grosses tempêtes d’hiver et de printemps. Aujourd’hui, c’est une presqu’île avec traversée à pied sec d’un demi-kilomètre d’une île à l’autre, une plage qui aurait une mer de chaque côté. Sur Saint-Ninian, restes en ruine de chapelle, et surtout beaucoup d’herbe, plus personne n’y habite maintenant, elle est utilisée pour faire pâturer les moutons. Ce qui fait de Saint-Ninian un endroit si unique, ce ne sont pas ses ruines ou son herbe, mais bien le trait d’union, la fine ligne de sable jaune entre deux terres solides, entre deux taches d’eau bleue. Ce tombolo de Saint-Ninian est le cordon littoral le plus long de Grande-Bretagne, le même genre de formation qu’on retrouvait entre le Mont Saint-Michel et la terre avant la construction de la route puisqu’un tombolo est constitué de sable et de graviers, de sédiments transportés par la mer. C’est une plage qui se prolonge au-delà de la pointe de terre qu’elle borde et qui rejoint, dans certains cas, un phénomène semblable sur la terre d’en face, pour former un lien, un passage, une chaussée. Alors marcher dans le sable, accepter que les pas prennent appui sur du vent, marcher une autre marche que celle qu’on marche en ville, sur les sentiers de pierres, sur n’importe quel sol dur. Ne pas mettre tout son poids sur le pied en appui, en porter une partie déjà sur l’autre pied, comme un pas en suspens, une façon d’effleurer, de ne surtout pas peser, de ne pas écraser, de rester souple aussi, presque de voleter. Une façon de marcher qui nous plonge en entier dans la délicatesse, alors garder en tête une fois de l’autre côté de ce passage en suspens, l’idée de légèreté, se poser sur un banc et regarder la mer ou se faire invisible tout en haut des falaises qui abritent les fulmars qui s’en vont et reviennent sans presque battre des ailes, élégance sur fond bleu.

Pour revenir au passé, voir les ruines de la chapelle, quelques restes de mur de quoi dire l’emplacement des croyances d’avant, de la ferveur des îliens qui faisaient de la religion ce qui reste bien visible, et le restera même après de nombreux siècles. Ensuite pour l’à venir, les lances vertes des feuilles des iris des tourbières, qu’on appelle chez nous des iris des marais, pour l’instant juste les feuilles, les fleurs viendront plus tard, donc supposer seulement et puis rêver un peu, au moins imaginer la couleur du tapis une fois qu’ils seront fleuris. 

Reprendre la voiture, remonter vers le nord. Une seule route pour parcourir la péninsule sud de Mainland, celle qui mène à Lerwick. Donc reprendre la route de Lerwick, mais presque arrivé à hauteur de la capitale actuelle, prendre la direction opposée pour aller voir l’ancienne capitale Scalloway. Une route un peu comme ces frises historiques qu’on avait à l’école, passé à gauche et présent à droite, avec des étapes comme des villages sur une route. Pourtant, Scalloway avait de nombreux atouts en tant que capitale, port naturel abrité par la forme de son littoral autant que par les îles, entouré de la vallée fertile de Tingwall aux pentes douces et propices à l’agriculture, des ressources en eau potable abondantes et faciles d’accès et surtout des collines pour la protéger des principaux vents dominants. Mais en 1838, Lerwick, qui s’est considérablement étendue sous l’influence des pêcheurs hollandais, s’impose comme centre économique de l’île. De cette époque où Scalloway était plus en lumière, restent les murs sans toit du château construit aux alentours de 1600 pour Black Patie, Earl Patrick Stewart, comte des Orcades et des Shetlands de sinistre réputation et à la cruauté pas uniquement légendaire. Restent également des histoires de sorcières brûlées sur Galllow Hill jusqu’en 1700 pour clore le côté sombre. Plus récemment et plus positif, Scalloway était le terminus du Shetland Bus, qui permit, durant la deuxième guerre mondiale, évasions, transports d’armes et évacuations entre la Norvège occupée et les Shetlands, grâce une flotte discrète de bateaux de pêche en bois qui n’ont pas hésité à prendre clandestinement la mer, le plus souvent de nuit et en hiver pour assurer cette liaison. Aujourd’hui, Scalloway est une petite ville tranquille, très tournée vers la pêche, tant pour la recherche que pour la formation. Scalloway a également abrité Jim O’ Berry, mécanicien autodidacte de génie, capable de construire des avions comme d’inventer une machine à éviscérer les poissons encore utilisée actuellement partout dans le monde. Enfin pour rejoindre le côté festif et culturel, Scalloway est la première étape du festival Up Helly Aa ou festival du feu qui célèbre, à la fin du mois de janvier, la lumière et l’héritage scandinave de l’archipel.

Et puis reprendre la route. Laisser trainer ses yeux, les laisser s’attarder où ils en ont envie, sur la courbe d’une colline, sur le vert d’une fleur, un reflet sur la mer, les vagues sur la plage, le contraste, la bataille qui dure depuis des siècles entre l’opiniâtreté des vagues à détruire la falaise et la résistance calme de cette même falaise, les courbes dans les airs d’un oiseau qu’on reconnait ou la silhouette d’un autre qu’on a un peu de mal à bien identifier, un mouton dans un champ, le mur de son enclos fait de pierres empilées avec art et patience, et les petits agneaux à la démarche hésitante, au bêlement attendrissant, les noms sur les pancartes qu’on peine à déchiffrer, qui disent des influences mélangées des Scandinaves, des Celtes et de tant d’autres et puis ces noms qu’on rit d’avoir su déchiffrer, comme l’improbable Twatt qu’il faudra traverser pour retrouver la mer du côté de Sandness et de la plage de Melby où profiter du brun et des algues et des loutres dans le soleil couchant sur fond de mer bleu calme, quand les reliefs teintés de reflets orangés font les plus beaux contrastes avec les zones d’ombre.

Reprendre la route enfin qu’on dit route du retour mais puisque rien ne presse, profiter tant qu’on l’a de cette lumière chaude qui cache les moutons noirs et donne un air plein de mélancolie aux maisons abandonnées avec leurs murs en ruine et leur toits écroulés qui par un jour de pluie grisâtre et désolé n’auraient su ne parler que tristesse et misère. Un peu plus loin ce sont les gradins de la tourbe qui se donnent en spectacle, longs serpents aux écailles construites à coups de bêches qui viennent s’abreuver dans les lochs tranquilles. Les paysages aussi profitent de la lumière, falaises de granit rouge et stacks impressionnants plantés droits dans la mer qui rendent encore plus magnifiques les falaises de la côte jusqu’à Giltarump, déchirées de cascades qui tombent dans la mer. Profiter de la lumière qui fait ressortir le clair d’un couple de goélands installés, cabotins, sur un carré d’herbe rare au milieu de la falaise, ou le phare rassurant dans ses beaux habits blanc et son chapeau d’un jaune-orangé-brun si indéfinissable qu’il en est reconnaissable, pas encore allumé mais qui le sera bientôt pour aider les bateaux à faire transition entre la mer et la terre. Quitte à rentrer bien tard, accorder un coup d’œil au bélier immobile en haut de sa colline qui attends la photo pour pouvoir affirmer qu’il a les plus belles cornes qui se verront encore avant qu’il ne fasse tout noir et que nos yeux ne doivent passer du sol au ciel pour voir des choses brillantes.

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